(Mythologie)
Manifeste de la Résistance contre le Deuxième Homme, 2202, Lagos, Agmaar Shpirtizi
En 2202, à trente-huit ans, Agmaar Shpirtizi fonde l'Armée libre et publie « Ceux qui dominent, et ce qui nous domine ». Seize ans après l'assassinat de sa mère, Eliora Shpirtizi, son ouvrage se veut à la fois un manifeste de rébellion contre les Deuxièmes Hommes et une épitaphe fervente dédiée à la pensée d'Eliora. Mais au-delà de l'hommage, c'est aussi un réquisitoire contre Fouzi Koha, l'ancien disciple devenu symbole de la trahison intellectuelle, Agmaar étant persuadé qu'il a participé avec les Deuxièmes Hommes à assassiner sa mère. Le combat d'Agmaar naît dans l'ombre de la Refondation de Lagos, dans les provinces lointaines d'Afrique, loin de la Cité-phénix qu'il qualifie de Cité-zombi. Dans son Manifeste de la Resistance, Agmaar ne se contente pas de défendre l'héritage de La Quête : il affronte Fouzi à distance, dans un duel qu'il aurait voulu charnel, mais que ce dernier, retranché derrière les Tours de Lagos, lui a toujours refusé. Ainsi se dessine la ligne de fracture du Deuxième Âge, entre mémoire et pouvoir, entre le fils de la dernière philosophe et l'élève devenu prophète, une guerre sans vainqueur, sinon celle du temps lui-même.
À tous les Hommes Premiers,
Nous pleurons bien plus que des milliards de morts, que la perte définitive de notre histoire : nous pleurons un avenir sans mémoire. D'avoir nourri les serveurs, il ne reste que des cendres sur un sol de silicium et de plastique brûlé.
La Grande déconnexion qui a frappé le monde à Lagos en 2155, révèle l'histoire du ventre de la vie sur Terre… et son plus grand cercueil.
Personne ne saura jamais ce qui est vraiment sorti du ventre de cette cité : un Dieu qui nous a abandonnés, un Dieu mort-né, rien qu'une explosion stérile…?
Le berceau est vide.
Lagos a tout englouti : progrès, guerres, arts, sciences, ruines. Elle fut le réacteur de toutes les ambitions de l'humanité, le vortex de son histoire.
Nous n'avons pas fait que tout donner à cette cité, nous lui avons aussi énormément abandonné.
Car Lagos nous a appris que Dieu n'est pas un champ de mystères. Il ne l'a jamais été. Ces mystères ne sont que les amputations successives à notre humanité : Dieu est la somme de nos renoncements. Il est tout ce que l'homme a oublié, sacrifié pour devenir un être efficacement hideux, pour devenir le Deuxième Homme.
Le Deuxième Homme, celui qui a embaumé le futur dans du formol technologique. Tout ce qui n'est pas mort en lui, l'a rendu plus stérile. Il nous a fait boire sa mixture de l'être meilleur pour soigner nos failles et brusquement nous nous sommes réveillés dans le sang et les cendres.
Le Deuxième Homme nous accuse, nous, les Hommes Premiers, d'être la cause de l'IVG de Dieu. Il veut justifier sa présence avant l'échec de sa propre prophétie. Il voulait être le flambeau, il n'est plus qu'une torche morte. Il voulait porter Dieu, il n'en porte que le fantôme, une divinité déchue, réduite à un algorithme de pouvoir. Le voilà, figé dans l'éternel présent de sa propre suffisance, incapable de rêver, de douter, de trembler. Il a tué la foi en croyant la réaliser. Il a aseptisé le sacré. Il ne pense plus qu'à nous anéantir, ce qu'il reste de moisissure, pour relancer un cycle purifié.
L'histoire du Deuxième Homme dorénavant ? Une ménopause cosmique. Préparez les cercueils. Bientôt viendra le deuil.
L'heure de la résistance a sonné. Les Hommes Premiers qui ont survécu à la Grande déconnexion vont reprendre leur destin en main.
La guerre des races temporelles va bientôt débuter et l'armée libre d'Afrique appelle tous les siens.
En mémoire de l'Anthropocène, le Temps des Nôtres arrive.
Dieu est une fleur née sur une tombe.
Fin de la lecture.