Lagos - La rupture des Deux Âges (Mythologie)

Lagos - La rupture des Deux Âges

(Mythologie)

Fouzi se libère. Le manifeste du Deuxième Homme

En 2170, deux ans avant la parution de La Quête, Eliora Shpirtizi devient une cible. Ses recherches, jugées subversives, inquiètent les Deuxièmes Hommes, qui cherchent à maintenir l'ordre politique de Lagos. Tandis que la cité consacre toutes ses forces à la construction de la Refondation, la mémoire de la Grande Déconnexion est bannie. Identifiée comme dissidente, Eliora est forcée à l'exil. Avec son mari Paul et leur fils Agmaar, elle quitte Lagos pour se réfugier dans la jungle congolaise. Ils trouvent refuge parmi une communauté d'Hommes Premiers rurales ayant survécu aux conséquences de la Grande déconexion. Mais cet exil n'est pas qu'un acte de survie politique : c'est aussi une fuite intime. Fouzi Koha est sur le point de sortir de prison, et hante encore l'esprit d'Eliora et son œuvre La Quête. Leur rupture, brutale, scelle la séparation entre deux destins : celui d'Eliora, vouée à la mémoire, et celui de Fouzi, désormais happé par sa métamorphose en Djinn du Temps qui s'est converti à la nature du Deuxième Homme, un être affranchi des fractures, qui les admire en ce qu'elles transforment le visage de l'humanité. Fouzi, un homme dépouillé malgré lui, de tout ce qui définit la sève commune à tout humain, représente le golem de La Quête qu'Eliora n'avait pas vu venir. C'est pour cette raison qu'elle le quitta définitivement, ce jour où elle se rendit compte qu'il prenait un chemin qu'elle ne pouvait pas suivre.

La lettre qui suit est le dernier échange entre les deux anciens amants et consomme la rupture des Deux Âges.

* * *

Lettre de Fouzi Koha à Eliora Shpirtizi,
Lagos,

Adieu Eliora,

Tu m'as servi ton adieu, et je n'ai su te le rendre comme il se devait. Je n'ai pas réalisé ; sans doute, j'imaginais ce jour impossible.

Hier, je suis allé me coucher et j'ai emporté avec moi les premiers chapitres de La Quête que tu avais laissés dans la chambre. Comme si cela pouvait te remplacer sous les draps. Ridicule, non ? Je l'ai lu jusqu'au Chapitre Aliénation. J'y ai cherché une illustration de notre histoire, de notre aliénation mutuelle.

Maintenant que tu es partie, je réalise que j'étais le seul aliéné dans notre couple.

Toutes ces fois où tu louais mon génie pour mieux me manipuler, pour mieux m'abandonner ensuite… Tu attendais sagement que je sorte de prison pour rompre… Serais-je libre maintenant ? Est-ce là, la liberté, celle qu'on prend en pleine figure sans s'y attendre ? Un génie délogé de sa lampe, sans lampe, sans maître à servir ?

J'ai relu ce chapitre à l'aune de ce que tu as fait en quittant Lagos pour vivre avec les Hommes Premiers : tu t'es aliénée à ton œuvre.

Et voilà ton Chapitre Aliénation. Encore des pages dans lesquelles tu nous expliques le rôle de l'oubli, pourquoi l'homme ne sait pas ce qu'il fait, pourquoi il s'égare, pourquoi il n'a pas vu, pas compris, pas anticipé. L'aliénation des productions humaines comme source de la gestation de Dieu ? Evidemment ! Regardez tous comment l'homme a conceptualisé Dieu en aliénant son culte des graines, comment il lui a donné un corps économique en aliénant sa force de travail, comment il lui a donné un esprit en aliénant son intelligence. Voilà donc ton grand argument sur l'aliénation : l'homme moderne comme agent du Dieu progrès. Voilà le cœur de Lagos d'Argent ! Regardez ! Regardez l'intelligence artificielle, ce Dieu vorace qui s'est nourri de nos certitudes pour chier les mystères dont nous sommes si friands, un oracle algorithmique qui ne comprend rien mais à qui l'on prête la parole divine.

Ô moteur caché du progrès qui loge dans nos entrailles ! Heureusement que tu es là Eliora, pour pointer nos aveuglements dans l'histoire, et tu les mesures comme on mesure la profondeur d'un miroir. Plus l'homme se rapproche de la naissance de Dieu, plus il devient aveugle à cette perspective. C'est cela que tu nous donnes à voir ? Que n'a-tu fini d'enfoncer les portes ouvertes dans cette Grande maison de l'humanité que tu parcours dans ton livre. Et tu te rends compte en traversant les chambres que ses hôtes ne veulent pas se parler. Tu cries au dialogue dans les couloirs du temps, mais tu ne fais que créer des courants d'air. Ce n'est pas une maison, Eliora. C'est un asile psychiatrique !

Rassure-toi, Eliora, cette maison de fous n'existe que dans ta tête. Parce que tu voudrais faire dialoguer l'humanité dans le temps comme s'il s'agissait d'un seul corps. Arrête de lui chercher des aliénations qu'il faudrait soigner comme des maladies pour éviter les dangers au fil des millénaires, qu'il faudrait que l'humanité évite de répéter ses erreurs, qu'elle se souvienne, qu'elle s'instruise ici, qu'elle comprenne cela… Pourquoi au juste d'ailleurs ? Pour qu'elle apprenne de son passé, qu'elle vive mieux, pour son avenir, son bonheur ? C'est cela le sens de La Quête pour toi ? C'est cela le message que tu as emporté en faisant tes valises ? C'est cela la raison de notre rupture ? Parce que j'ai osé te dire que ce message est une tromperie ? Mais c'est La Quête elle-même qui te le dit, pas moi ! Relis-toi ! Relis La Quête sans nostalgie, relis La Quête sans regarder ton mari, ce pur produit périmé du Premier Âge, relis La Quête en ce qu'elle nous parle déjà du Deuxième Âge !

Serait-ce avec ce genre de révélations que tu deviendrais prophète ? Regarde toi… Ô prophète du futur qui annonce le passé… Mais nul n'est prophète en son pays. Est-ce pour cela que tu es partie ? Pour trouver un public crédule loin de Lagos ? Crois-tu réellement qu'en revenant en arrière, en fouillant dans les cendres du Premier Âge, en tenant ces hommes par la main comme s'ils étaient encore là, tu vas donner un sens à ce qu'ils ont accompli ? Ils sont morts, Eliora. Même ceux qui ont survécu sont morts, ils ne le comprennent pas encore. Les Hommes Premiers ne peuvent pas comprendre. Tu pourrais tous les ressusciter que cela ne changerait rien. Ils te brûleraient comme ils ont brûlé leurs prophètes. Ils te traiteraient de folle, de visionnaire maudite, d'hérétique à enfermer. L'homme du Premier Âge n'a pas vu Dieu naître sous ses doigts. Il n'aurait pas pu le voir. Il fallait qu'il l'adore comme il adorait les hallucinations technologiques. Il était fait pour ça, grâce aux hébreux qui étaient fait pour tuer le polythéisme, grâce à l'homme du néolithique avant eux qui était fait pour faire germer les dieux de la terre.

Comprends-tu ? Ces hommes, quoi qu'ayant un nez, une bouche, deux yeux, ne sont pas les mêmes. Il n'y a qu'un seul véritable point commun entre eux ; chacun est condamné à vivre avec son temps, jusqu'au jour où un homme nouveau viendra les balayer. Il n'y a pas une humanité qui traverse les âges, il n'y a que l'homme en devenir qui écrase les âges.

Ô Eliora, s'il m'était permis de remonter le temps avec toi, de plonger dans les brumes de 2025, je t'emmènerais vers ces esprits éclairés, ces âmes en quête de vérité, qui s'épuisent encore et encore, et se déchirent, entre les temples de la science et les autels de la foi, sur la question de savoir si Dieu existe ou non, incapables de comprendre qu'aucun n'a tort, que Dieu n'existe pas… pas encore. Voudrais-tu leur enseigner La Quête ? Et tu leur dévoilerais ce beau livre et tu leur dirais ceci :

« Cessez de vous battre, mes amis ! Vous participez de la même raison, vous appartenez à une même maison. Si Dieu était déjà là, pourquoi le prier, pourquoi l'invoquer ? Et s'il n'existait pas, pourquoi s'interroger, pourquoi créer ? Voici je vous enseigne : Dieu est une potentialité de la vie, une graine plantée dans le sol de votre histoire, et tout ce que vous faites, chaque prière, chaque découverte, chaque acte de foi ou de raison, arrose à votre insu cette graine. Vous ne priez pas un Créateur, vous le préparez à naître. Votre foi n'est pas une révélation du passé, mais un acte de conception pour l'avenir. Moi, Eliora Shpirtizi, je vous enseigne ceci : Dieu n'est pas une présence, mais une promesse. Cessez de vous battre, soyez unis et vivez en paix ! Car Dieu est l'horizon où science et spiritualité se rejoignent, où le savoir et le sacré ne font plus qu'un pour permettre à la vie sa dernière métamorphose : Ô énergie, Ô lumière, toute notre histoire prépare son voyage interstellaire. »

Et alors sur ta lancée, tu leur annoncerais que Dieu naîtra cent trente plus tard, en 2155. Malheureusement pour toi, tu arriverais trop tôt. La naissance de Dieu ? Mais ils te riraient au nez, ces esprits brillants mais prisonniers de leur époque. Quelle tragédie ! Quels que soient les mots que tu choisirais pour leur expliquer leur destin, ils ne te croiraient pas. Sais-tu pourquoi ? Sais-tu ce qu'un ingénieur de 2025 devrait dire à des hommes du Moyen Âge s'il leur montrait un téléphone ? Rien ! Il ne faudrait surtout pas qu'il leur parle, il les écraserait sous le poids de leur infériorité, parce qu'on ne peut pas expliquer la 5G avec des paraboles sur la foudre et sur les pigeons voyageurs. Il en serait de même pour toi, tu serais condamnée à te taire, au risque de mourir, au risque de les tuer d'une telle vérité.

Ce n'est pas un paradoxe, ni une aliénation. C'est ce qui définit l'homme : l'être en perpétuel devenir. L'homme est sans cesse supérieur. Voilà pourquoi il comprend à peu près ce qu'il a été, et qu'il conçoit si mal qu'il est déjà dépassé. Il est sans cesse supérieur jusqu'au moment où il fracture le temps, jusqu'à ce point de non-retour qui crée une nouvelle race temporelle de lui-même. Crois-moi, ces races d'hommes ne peuvent pas se croiser, mieux vaut même qu'elles ne se rencontrent jamais, mieux vaut les garder enfermées chacune dans leur chambre, dans leur époque. Fermez les portes, fermez-les ou gare au bain de sang dans la maison !

Et c'est là le véritable procès que je te fais Eliora : je t'accuse publiquement de vouloir pervertir le sens de La Quête, de perpétuer l'ignorance. Tu le destines à ceux qui doutent, tu tentes de leur faire voir ce qui n'a plus lieu d'être vu. Tu cultives un état d'esprit obsolète, une sensibilité morbide à ce qui n'est plus. Tu voudrais réunir un même public anachronique qui t'applaudirait avec des silex, des torches, des boucliers, des téléphones le flash allumé. Tu chéris une humanité qui est déjà dépassée par la nouvelle version d'elle-même. Car l'humanité n'existe pas, c'est une fiction commode. Seules les races temporelles nous définissent. Tu refuses La Quête, tu voudrais qu'elle soit achevée pour justifier de vivre ta vie auprès des derniers des Hommes Premiers. Pauvre de toi, pauvres d'eux. Tôt ou tard, ceux qui vivront de ta lecture mensongère de La Quête mourront de la vérité du Deuxième Homme. Tu veux savoir ce que tu offres vraiment à ces gens ? Au mieux, une oraison heureuse, au pire une renaissance abjecte.

Voudrais-tu, Eliora, à ton tour souligner l'absurdité d'un Deuxième Homme qui maîtrise son destin ? Et tu pourrais soutenir qu'il est, lui aussi, victime des mêmes illusions qui ont emporté les hommes du Premier Âge ? Et tu nous accuserais de répéter l'histoire en oubliant le passé ?

Tu aurais raison : l'homme n'aime pas lire l'histoire, il préfère la fabriquer quitte à tout effacer.

Je dis que l'histoire est une arme et ceux qui maîtrisent l'oubli maîtrisent l'avenir. Car Dieu est un oubli, c'est toi-même qui le dit. Je te fais ce secret : Shut…, nous ne faisons que semblant d'avoir oublié… car grâce à toi nous savons ce qu'il s'est passé lors de la Grande déconnexion. Dieu n'est pas né, il est mort-né. Les Hommes Premiers l'ont tué ont par ignorance, toi tu l'as embaumé dans un poème où huit milliards de cadavres innoncents sentent la fleur.

Non, Eliora, il n'y a pas d'Aliénation ni de paradoxe dans l'Histoire. Il n'y a que l'ironie de l'histoire : La Quête que tu voulais offrir aux Hommes Premiers va propulser plus loin que jamais la puissance du Deuxième Homme.

La guerre éclatera, tôt ou tard, comme elle vient toujours entre les races temporelles de l'humanité. Le souffle du Deuxième Homme s'est réveillé à Lagos, la cité-phénix renaîtra plus forte de ses cendres et je crains que ce souffle ne te balaie, toi et ton œuvre, toi et les tiens, jusque dans les cavernes préhistoriques où se terreront les derniers Hommes Premiers.

Adieu, Eliora, adieu et à jamais… Je t'écris ces mots en sachant que tu ne les retiendras pas. Parce qu'ils ne sont pas pour toi. Ils sont pour ceux qui viennent après.