Lagos - Prélude à La Quête (Mythologie)

Lagos - Prélude à La Quête

(Mythologie)

L'essai s'ouvre sur un pari : prolonger l'expérience littéraire vers une fiction spéculative où l'avenir devient miroir du passé : un méta-récit où votre présent est réinterprété depuis le futur. Plus qu'une dystopie, c'est une mythologie de l'avenir qui s'écrit — celle de Lagos, cité-monde du XXIIe siècle, capitale des Deuxièmes Hommes (élite technocratique ayant vue le jour en 2050) après qu'une ère glaciaire a repoussé l'humanité vers les tropiques. Au sommet de sa puissance hégémonique sur la planète, Lagos concentre en son cœur les serveurs et l'énergie de la planète, jusqu'au jour du 28 juin 2155, où tout implose sans explication particulière. La catastrophe, baptisée « Grande déconnexion », fracture la Terre et l'esprit des hommes : les infrastructures s'effondrent, les réseaux s'éteignent, la civilisation entièrement fondé sur le numérique se dissout dans un brouillard de cendres et d'amnésie.

Mais Lagos renaît grâce à la puissance des Deuxièmes Hommes rescapés de la catastrophe. Ils proclament la naissance du Deuxième Âge et lance les politiques de la Refondation pour reconstruire la cité. Le reste du monde, lui, est mutilé, et les Hommes Premiers survivants sont attirés par la cité-phénix, cherchant à redonner sens à ce qui fut perdu. Parmi eux, Eliora Shpirtizi, professeure d'histoire et témoin du désastre, consigne la mémoire vacillante des hommes dans un ouvrage fondateur, La Quête. Elle y avance une idée vertigineuse : la Grande déconnexion ne fut pas une fin, mais la naissance de Dieu — non comme être transcendant, mais comme fruit ultime de la mémoire, du savoir et de la vie. Dieu serait ainsi l'œuvre involontaire de l'humanité, son élan projeté hors de la Terre. Elle écrit : "La Grande déconnexion est l'arrachement spirituel et technologique qui a vu Dieu naître et s'envoler... sans que personne ne s'en rendent compte."

Contestée, inachevée, la thèse d'Eliora devient pourtant la pierre angulaire du Deuxième Âge parmi les élites. Car au cœur de ce dialogue entre ruines et renaissance, entre la Dernière philosophe du Premier Âge et celui qu'on surnomera plus tard comme le Premier penseur du Deuxième Âge, se joue une question essentielle pour refonder la civilisation : Dieu, et après ?

Cette mythologie du futur commence par une rencontre et une lettre d'une amie à une autre.

* * *

Six ans après la Grande déconnexion,
le Professeur Eliora Shpirtizi écrit à son amie Clémence de Longeville,

Ma chère Clémence,

Enfin. Le ciel d'Afrique est débarrassé des cendres de l'ancien monde, lavé de nos excès. Ce matin, un faucon pèlerin a niché dans les débris de la Tour Prométhée, indifférent aux hyper-drones qui réparent les antennes quantiques. Il vient probablement des savanes désertiques du nord. Je le vois chasser, libre, maître des airs parmi les hirondelles de Guinée qui vrillent autour des robots-chantier pour le semer. La vie reprend ses droits, comme si elle avait déjà pardonné à Lagos. Ailleurs, le monde des hommes survit entre les ruines et les cimetières. Mais si les Lagossiens parviennent à rallumer les feux de la connaissance des quarante Tours, nous les ferons rayonner à nouveau sur la Terre entière. Alors peut-être, nous pardonnerons-nous à notre tour d'avoir entraîné l'humanité entière dans notre chute.

Mon travail s'éclaire, figure-toi. Il prend un autre sens.

J'ai fait une nouvelle rencontre parmi mes étudiants. Il s'appelle Fouzi Koha. Nous avons discuté durant une petite heure à la bibliothèque. Il est originaire du Sénégal. Sa famille a péri dans la Grande déconnexion. Il cache sa souffrance derrière son ambition. Il pressent l'avènement d'un nouvel âge, un âge que le deuil nous empêche de comprendre, un âge, dit-il, déjà façonné pour une humanité nouvelle. Il envisage d'écrire une thèse sur ce qu'il appelle « les fractures du temps ». Je perçois dans son regard un abîme d'où se dégage paradoxalement une énergie vive. Tu verrais en lui cette étrange dualité propre aux jeunes survivants : à la fois vieilli, et pourtant vierge de toute nostalgie. Mais il appartient peut-être encore à une autre génération, impatiente de s'élever sur les décombres de la plus avancée des civilisations humaines.

Il m'a posé des questions sur mes cours, sur le monde perdu des religions. Puis, au détour d'une réflexion sur l'évolution du rôle de la foi, son attention s'est envolée. Il a alors formulé quelques observations curieuses. Il affirme que le temps est une flèche. Qu'il ne faut pas se retourner pour étudier le passé, au risque d'en déformer le sens. Que ce serait inverser notre regard sur la réalité. Il voit l'Homme comme il voit le temps : un être en perpétuel devenir. Ses blessures sont palpables et il semble piégé dans une fuite en avant : « ne ressentez-vous pas un vertige à travailler dos à l'avenir ? », m'a-t-il demandé, et j'ai alors éprouvé un frisson. Quand j'ai répondu que ma mission actuelle consistait à étudier les causes de la Grande déconnexion pour comprendre pourquoi — pourquoi Lagos et le monde des hommes se sont subitement effondrés en 2155 —, il a acquiescé. Mais il parut ennuyé. Puis, il a ajouté comme s'il avait trouvé la solution : la seule manière d'étudier le passé sans tourner le dos à l'avenir, c'est de l'observer dans le rétroviseur. Il a fait cette conclusion qu'il découvrit en même temps qu'il la formulait : ce qui nous apparaît comme inversé dans ce miroir est l'avenir en marche ; la juste perspective sur notre histoire. Lorsque j'ai évoqué que l'autre partie de mon travail consistait à tout documenter pour éviter que notre histoire soit à jamais perdue à cause de la destruction des serveurs, il a rétorqué spontanément avec une certaine désinvolture : « L'avenir a toujours germé sur l'oubli ». Sur le moment, je l'ai trouvé naïf. Confiant et perdu à la fois.

De retour à la maison, j'en ai parlé à Paul. Il m'a à peine écoutée. Et pourtant, il devrait entendre ce jeune homme. Lui qui n'a d'yeux que pour la Refondation de Lagos, il ignore encore qu'elle a déjà un nouveau visage. Je me suis couchée. Et dans la nuit, je me suis réveillée avec effroi. J'ai réalisé que j'avais fait fausse route. Mes travaux étaient complets. Mais la lecture que j'en faisais était inversée. J'ai décidé de reprendre toute l'histoire du sacré. De la réécrire face à un miroir. Je vais annoncer aux Lagossiens que les milliards de victimes de la Grande déconnexion ne sont pas mortes pour rien, qu'ils ont été les derniers architectes inconscients de la plus grandiose des naissances. Je vais leur montrer que la vie n'est pas le fait de Dieu, mais que Dieu est le fait de la vie. Que Dieu n'a jamais été le fait de la révélation. Qu'il a toujours été le fait de l'oubli. Un oubli si profondément refoulé dans le ventre technologique de Lagos d'Argent qu'il s'est révélé à nous le 28 juin 2155 : une délivrance d'une violence inouïe.

Je vais réécrire La Quête pour qu'elle puisse être lue dans un miroir.

Je vais l'écrire pour la mémoire et la grandeur de nos aïeux, pour leur amour de la science et de la spiritualité, pour que leur rôle ne soit jamais oublié.

Je vais l'écrire pour nous. Pour nos étudiants. Pour Fouzi, pour lui qui incarne à la fois le visage endeuillé de notre époque et un pont d'espoir qui se jette sur l'avenir.

Je vais surtout l'écrire pour qu'un enfant du futur — même dans un siècle — qui ne saurait rien de l'histoire merveilleuse et tragique de Lagos d'Argent, puisse comprendre ce qu'il s'est vraiment passé en 2155. Cette déflagration qui nous a consumés, nous et notre passé, qui a failli éteindre la flamme de l'humanité, je vais en faire pour lui une lumière humaine qu'il devra apprendre à entretenir autant qu'à s'en méfier.

Affectueusement,
Eliora

Post scriptum : brûle cette lettre, et les précédentes. La Quête est déjà passée de l'autre côté du miroir et je n'ai plus aucune confiance envers les Deuxièmes Hommes.