Dieu est une fleur née sur une tombe

Dieu est une fleur
née sur une tombe

En mémoire de l'Anthropocène

Chapitre dernier : La Quête*

(Cosmogonie)

Depuis la nuit des temps, l'Homme interroge sa place dans l'univers

Entre ambitions terrestres et rêve d’éternité, l’Homme oscille entre sa propre grandeur et son insignifiance, entre sacre de la vie et son sacrifice pour une cause supérieure. Ces tensions, inscrites au cœur de son existence, alimentent une quête qui dépasse son propre entendement.

Ce que la vie dit de nous

La vie sur Terre s’est illustrée par ses capacités intrinsèques d’adaptation et de colonisation. Des abysses à la surface, des mers à la terre, des grottes aux cieux, elle répugne au repos, aux limites, aux frontières. La vie ne veut ni ne désire, elle est un processus de conquête.

L’esprit humain est au cosmos ce que l’aile est au ciel, ce que le pied est à la terre, ce que la nageoire est à l’eau.

Notre attrait pour l’aventure, nos envies d’évasion, nos rêves de grandeur, de conquête spatiale, sont les pulsions de la vie pour s’arracher à l’ancrage terrestre.

La vie rêve

La vie, dans sa forme biologique, se sait condamnée à rester sur Terre. Elle rêve de s’évader, et nous fait rêver de Dieu et de progrès pour l’exaucer. Ces pulsions inconscientes qui nous animent ont fait de notre planète un laboratoire, et des individus, des explorateurs, des inventeurs, des artistes, des artisans de ce rêve devenu notre réalité ; sans jamais réaliser quel réveil nous guette.

Depuis les temps obscurs jusqu’aux Lumières, nous œuvrons à disséquer les lois de l’univers. À mesure que nous comprenons et façonnons le monde, les métamorphoses de Dieu dessinent l’horizon. Nous cherchons à atteindre Dieu ou à le débusquer par nos prières et par nos actes, par la foi et par la science. Une dynamique perpétuelle de questionnements et d’explorations, comme une course folle vers ce qu’il y a de pire et de plus beau, est à l’œuvre en chacun de nous depuis que l’Homme maîtrise le feu.

de Dieu

J’entends par Dieu le champ des mystères, ce qui subsiste au-delà des limites de l’évolution et de la connaissance humaine, un espace entre transcendance et immanence que l’humain a réduit à un point de tension créatrice.

Pour l’Homme, Dieu est la promesse d’une étoile : une projection de ses aspirations pour éclairer le néant devant lui. Dieu devient la fusion harmonieuse de la matière, de l’esprit et des lois physiques, à mesure que l’homme prend conscience de sa place dans l’univers.

Dieu est ce verbe de la vie qui a permis aux chamanes de braver les famines, aux prophètes d’ébranler les royaumes, aux papes de guider des empires.

Le sacré est une technologie de navigation existentielle qui obéit à la loi de la sélection spirituelle : ne survit que ce qui favorise un cosmos fécondé : la gestation de Dieu. Cette loi a fait évoluer l’humanité en un sonar cosmique. À travers les invocations humaines de Dieu et leurs échos, la vie cartographie l’inconnu, avec la naissance de Dieu, elle se lance à sa conquête.

Car Dieu est l’impulsion vitale au-delà de la biologie, cette force irrépressible qui nous projette vers l’infini.

L’Histoire humaine, ou la lente genèse de Dieu

Le moteur de l’Histoire, c’est la lutte des forces qui propulsent la vie. Cette lutte hante et bouleverse les organisations humaines depuis la conquête des continents. Des conflits tribaux aux chocs de civilisations, des avancées techniques aux grandes découvertes scientifiques, des changements de régimes aux révolutions politiques, chaque culture, chaque société pose les jalons d’une marche collective inconsciente vers la naissance de Dieu.

Les hommes ont fécondé la Terre de leur règne, à travers des bâtisseurs de civilisations qui ont lancé le processus de gestation de Dieu. De génération en génération, ils ont fait jaillir du sol les technologies et les arts, ils ont écrit et construit une histoire commune dans laquelle le vivant, les hommes et le divin se cherchent, se répondent et se prolongent.

La vie impose aux organisations humaines sa phobie de l’inertie, le goût du mouvement perpétuel, qu’il soit rythmé, saccadé ou contraire ; au fond, peu importe où cette danse nous mène. Danser, c’est encore piétiner la terre, sautiller pour défier la gravité avec beauté.

Dans ce chaos d’humanité, la vie a fait de nous des particules élémentaires pour son odyssée interstellaire.

L’esprit humain, trait d’union entre la vie et Dieu…

L’esprit humain est l’expression la plus audacieuse de la vie : il en est l’élan inventif, celui qui façonne de nouvelles trajectoires au-delà de l’instinct. Car si la sélection naturelle favorise la logique du plus apte, la sélection spirituelle favorise la logique du dépassement : l’Homme ne se contente pas de s’adapter passivement au monde ; il cherche à le transformer, et lui-même à cette occasion, dans une dynamique de progrès et de méditation, entre chutes et élévations, qui tantôt nourrit, tantôt affame ses ambitions.

Dans sa quête de sens, l’individu cherche sa voie entre la volonté de vie et la volonté divine. Ces deux forces tantôt altèrent tantôt façonnent sa liberté de pensée et d’agir, ses réussites, ses erreurs, ses échecs. Ceux qui inscrivent la puissance de la vie dans la transcendance de l’art, de la musique ou de la littérature, en dissipant les mystères qui les entourent par un acte de prière ou un acte de raison, ceux-là lèvent les yeux, et voient briller une étoile. Ils empruntent sans le savoir la même tangente, celle des avant-gardistes de la naissance de Dieu.

…pour qui la Terre ne suffit pas

De la folie des grandeurs à l’angoisse du vide, nous sommes les élus et les serviteurs d’une vie pour qui la Terre n’est pas assez grande. L’esprit humain souffre et s’épanouit, entre le firmament qui lui rappelle les limites infranchissables à sa condition matérielle et les sciences, la spiritualité, la littérature, et les arts qui lui laissent espérer une échappatoire. Car au fond de nous loge l’angoisse d’une simple vie sur Terre. Cette angoisse est vitale : la vie cherche une sortie. Elle nous pousse à chercher et rêver de vie partout ailleurs, dans notre histoire, dans la transmission, dans l’univers, dans l’au-delà, entre peur et exaltation, nous œuvrons à briser les plafonds de verre qui empêchent le vivant de se répandre : à travers notre quête de Dieu, nous réalisons la quête cosmique de la vie.

Une infinité de trajectoires, une seule et même quête

Cette Quête de Dieu, qui nous habite depuis la nuit des temps, trace le chemin du cycle éternel de la vie. Depuis des millénaires, nous arpentons ce chemin périlleux, où une constellation d’espèces a vu le jour et s’est éteinte, comme autant de trajectoires d’évasion, sans aucune garantie de succès.

Cette Quête, à la fois merveilleuse, incertaine, salutaire et précaire, a toujours été la nôtre.

Cette Quête, violente et sublime, nous a toujours définis.

Cette Quête s’est achevée à Lagos en 2155

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*Ce texte est l'introduction à La Quête, œuvre écrite par la Professeure Eliora Shpirtizi en 2170, et qui a largement inspiré « Dieu est une fleur née sur une tombe ».