Chapitre 3 · Naître
La philosophie est née entre les cuisses.
Socrate était fils de sage-femme. Ce chapitre remonte à la salle d'accouchement — là où les dieux se chantaient dans la douleur, et où la pensée a commencé à respirer.

Dieu est une fleur née sur une tombe

Dieu est une fleur
née sur une tombe

En mémoire de l'Anthropocène

Chapitre 3 : Naître

(Gynécologie)

Le dernier enfant…

Dans la Grèce antique, la grossesse est considérée comme l'un des moments les plus dangereux de la vie d'une femme. La mortalité maternelle et infantile est élevée, ce qui donne à l'accouchement une dimension quasi liminale, entre vie et mort. Les femmes de la cité accouchent debout ou accroupies, se servant de la gravité pour faciliter le travail. L'enfant vient au monde selon une position verticale, où la tête chute en premier entre les mains des maïeutikes (sage-femmes) et les invocations divines de leurs voix qui accompagnent le rituel de la naissance. ​L'accouchement est une source de souillure redoutée, car le sang manifeste « l'irruption incontrôlée du biologique dans le social » et le risque bactériologique qui en découle. Les lois cathartiques stipulent que l'accouchée rend impures sa maison et toutes les personnes qui y pénétrent, une pollution limitée dans le temps mais réelle. Associée à la miasma, les maïeutikes sont contraintes d'exercer leur art dans le confinement imposé par la cité, ce qui leur vaut en retour des suspicions d'occultisme. Hippocrate juge leur travail nécessaire mais proche du charlatanisme.

La maïeutique de Socrate, lui-même fils de maïeutike, trouve son origine profonde non pas dans l'idéal, l'étonnement ou l'amour de la sagesse, mais dans une tradition du refoulement social, dans les cris, la douleur, entre les cuisses ensanglantées où les dieux se chantent dans la chute de l'enfantement, dans le placenta qu'il faut arracher et expulser, dans l'avènement d'un héritier, dans la terreur des fausses couches et de la mort qui fauche parfois les mères.

C'est à travers ce nœud vital et social qui se délie — la joie d'une naissance et la peur d'une mort, conjurées par l'appel à des puissances éternelles — que Socrate forge son regard sur le monde. Il observe le travail, ces femmes traversées par des forces contraires. Il voit les maïeutikes scander des chants à Artémis, crier « Grâce aux dieux ! » à chaque délivrance. Il s'imprègne de la puissance qu'il y a dans leurs mains et ne conçoit rien de plus fort au-delà de ce cercle de femmes qui, ensemble, seules et bannies du regard des hommes, régénèrent la cité. Lors de ces scènes vie-mort où un passage s'ouvre, le jeune Socrate comprend que la transcendance, c'est l'immanence qui cloque, la poche des eaux qui éclate, la vie qui se fait violence pour s'arracher à elle-même. Comme tout enfant, Socrate vit dans un temps qui ne connaît que l'instant. Il ne distingue pas encore ce qui le précède : le « faire venir ce qui est au-delà » du simple « faire naître ce qui n'existait pas ». La transcendance dont s'enivrent les citoyens n'est pour lui pas dans les temples, pas dans un lieu ailleurs, mais dans l'instant, dans le moment génératif lui-même. Il prend conscience du tabou de l'accouchement dans la Cité, réalise que les fiers athéniens ont tous oublié que leur vie s'est jouée avant même d'avoir commencé. Comme tout enfant, Socrate divinise ses parents. Dans la chambre d'accouchement, il ne voit pas Artémis, il voit la puissance des compétences de sa mère, Phénarète. Ainsi, chaque fois que celle-ci scande la gloire des divinités entremêlée aux cris des nouveau-nés, il y voit le signe qu'un dieu est passé grâce à sa mère. Une association simple s'imprime en lui : si l'on invoque bien et qu'un être surgit, alors les dieux surgissent aussi. Il comprend que sa mère invoque moins les divinités que la force de la femme en travail pour l'amener à la délivrance. Ce n'est pas une erreur de logique : c'est une logique pré-métaphysique, enfantine dans son essence. Le divin n'est pas ailleurs ; il est en dans l'incantation la plus merveilleuse et périlleuse qui soit : celle des femmes en lutte pour la régénération.

Socrate pense alors au jour où il est né. Il a entendu le récit d’une naissance violente où il a failli périr et sa mère peut-être avec lui. Quand il est né, ses parents ont crié « Sôs ! » qui signifie « sauvé ». Ils l’ont alors appelé sô-cratès, qui signifie « force de ce qui a réchappé ». Socrate porte ainsi le nom programmatique de la maîtrise qui a été avant d'exister, celle qui traverse le péril de la naissance, qui survit à elle-même. La grande réjouissance de ses parents pour sa venue au monde porte une forme de deuil. Il pense alors au dieu qui a accompagné l’instant où sa mère l’a délivré. Il s’imagine un dieu mort-né ou qui n'a pas eu le temps de passer entièrement. Il pense que sa mère a fait un choix, qu'elle a sacrifié le dieu qui devait naître pour sauver son fils. Plus il assiste à des naissances, plus son dieu l’appelle par son absence, comme une dette existentielle. Ce daimonion qui l'accompagne toute sa vie n'est pas une bizarrerie de dieu personnel, ni ce « démon » qui sera plus tard repris et diabolisé par l'Eglise ; Il est la cicatrice psychique de l’instant génératif, une sensation d'éternel non-encore-né. Socrate n’entend pas une voix : il entend le silence de celui qui n’a pas crié. Le daimonion est la persistance de l’inachevé qui condamne Socrate à recommencer, encore et encore, pour conjurer ce qui n'a pas survécu.

Combien d'enfants de sages-femmes à Athènes ? Des dizaines, des centaines peut-être. Combien ont fait cette association de dieux naissant ? Probablement beaucoup. Les enfants sont naturellement animistes : ils voient de la vie et de la magie partout autour d'eux. Mais combien ont maintenu cette association à l'âge adulte pour en faire une technique, contre l'endoctrinement culturel qui leur enseigne que les dieux habitent l'Olympe, préexistent aux rituels, descendent quand on les appelle ? Un seul : Socrate. Il n'est pas génial. Il est fidèle. Fidèle au regard d'enfant. Il n'a jamais désappris ce qu'il a vu. Il a placé la maternité là où elle doit toujours être : avant les dieux. Il résiste au renversement de l'ordre des choses qu'impose la cité dans l'éducation de la jeunesse. Peut-être a-t-il entendu certains hommes de la cité ou médecins réputés exprimer leur mépris des maïeutikes, partagé leur dégoût pour l'impureté du rôle de ces femmes. Peut-être a-t-il vu sa mère sauver des situations périlleuses où d'autres maïeutikes avaient abdiqué en priant les dieux d'intervenir. Peut-être encore — autant qu'il est permis de spéculer sur cet homme mythique — Socrate forge-t-il un esprit revanchard contre tous ces aristocrates dont il ne fait pas partie, qui méprisent les femmes, se gargarisent du logos qu'ils comprennent mieux que quiconque, de leurs talents offerts par les dieux.

Le « je ne sais rien » devient littéral : cette ignorance socratique n'est pas une posture rhétorique sophistiquée. C'est le refus d'apprendre ce que la culture enseigne (les dieux préexistent et sont éternels) pour rester fidèle à ce qu'il a vu (les dieux naissent et sont éphémères). Le « je ne sais rien » est aussi une manière de dire « je refuse de savoir ce que vous dites savoir, parce que j'ai vu autre chose ». Il ne nie pas le savoir, il nie le droit de ce savoir à effacer ce qu'il a vu, en disant « je ne sais rien », il garde caché ce que la cité cherche à tuer. Face aux adultes qui expliquent doctement comment le monde fonctionne vraiment, c'est l'entêtement d'un garçon qui se répète « mais moi j'ai vu ! Je ne reconnais pas vos dieux comme source des vertus ; elles viennent au monde grâce à ma mère, Phénarète et son nom signifie "celle qui fait apparaître la vertu" ». Car accoucher les autres en ne « sachant pas » est le paradoxe obstétrique : la sage-femme ne « sait pas l'enfant », elle sait faire venir, elle sait la posture, le rythme, le vide. C'est une méthode qui révèle que la vérité n'est pas contenue, elle est expulsée : Socrate « ne sait rien » parce qu'il ne porte pas la vérité tout comme la sage-femme ne porte pas l'enfant. A mesure que Socrate grandit et gagne en sagesse son « je ne sais rien » d'enfance intrigue ceux qui le côtoient et devient pour ces derniers une invocation du genre humain. C'est une phrase qui appelle par le vide intellectuel qu'elle provoque chez l'autre, une formule d'essence juvénile qui passe les forteresses des esprits les plus érudits. Son apparente humilité est un cheval de Troie pour la psyché qui ne s'attaque pas à l'ignorance mais au savoir qui fait oublier le génératif.

Le daimonion exprime l'acte de résistance d'un dieu qui n'a pas réussi à naître, et qui empêche Socrate devenu adulte de croire aux dieux déjà-là. Xénophon disait à ce sujet que Socrate obéissait à ce signe plus qu’à tous les oracles. Et pour cause, tant que la vérité n'a pas été accouchée dans la douleur et l'effort personnel, le daimonion signale que c'est une contrefaçon. Il prend la forme d'un deuil préventif, la hantise que l'accouchement intellectuel finisse mal, forçant Socrate à une exigence absolue. Derrière chaque jeu de l'esprit auquel se livre Socrate, sa puissance démoniaque (au sens grec de « daimon », signifiant « intermédiaire ») agit non pas entre les dieux et les hommes mais entre la vie et la mort.

Socrate n'est pas impie, il est même peut-être hyper-croyant. Il ne rejette pas les dieux. Il veut les voir naître constamment. Il ne se contente pas de statues, de sacrifices rituels, d'hommages conventionnels. Il veut être présent à chaque naissance divine, comme il était présent enfant aux côtés de sa mère.

La maïeutique n'est pas une métaphore, pas même une méthode, mais une nostalgie transmutée. Ce que cherche Socrate ? Retrouver ce qu'il a vu enfant : l'instant où sa mère, par ses mains et sa voix, faisait apparaître ce que la cité a de plus sacré. Chaque dialogue est une tentative de recréer ce moment. Chaque aporie est une contraction. Chaque définition qui émerge est un nouveau-né qui crie — et avec lui, un dieu qui naît. La quête socratique est une quête obsessionnelle pour revivre l'émerveillement de l'enfance, pour conjurer le péril du mort-né.

Socrate n'est pas le premier philosophe. Il est le dernier enfant — celui qui a refusé de grandir, si grandir signifie accepter les catégories métaphysiques des adultes avant l'engendrement.

L'histoire de Socrate est donc peut-être celle d'une observation enfantine (association dieux/naissance), d'une fidélité adulte (refus de désapprendre), d'une méthode (reproduire ce que faisait la mère), d'un enseignement (transmettre la technique de la mise en question) et d'une condamnation (la cité rejette son enfant).

« L'homme sage est celui qui se sait l'éternel second de la sage-femme. »

…devient premier philosophe…

Socrate sait donc que l'éternel ne précède pas le temps, qu'il n'est pas ailleurs que dans les mains maternelles : il jaillit de la déchirure sanglante, fragile, précieux. Le rituel n'implore pas le sacré ; il le fait glisser entre les cuisses de l'instant. Les divinités n'assistent pas la naissance : elles naissent à cette occasion.

C'est dans l'obstétrique primale que Socrate se forge une méthode de praticien : la maïeutique n'est pas métaphore, pas réminiscence, mais chute assistée des idées. Socrate accroupit l'esprit comme s'accroupit une femme : cuisses ouvertes à la gravité. Entre deux contractions, il glisse la main, attrape une tête et tire sans fin. Il sait, lui, que cette tête est celle d'une divinité. Il ne sait pas quel divin va naître, il sait seulement que ce sera divin — parce qu'il a compris le mécanisme générateur lui-même. Son interlocuteur croit chercher des opinions humaines, des définitions pratiques, des réponses civiques. Socrate sait que ce qui sort de cette bouche, de cet effort, de cette contraction dialectique, est en train de devenir divin par le fait même d'être extrait. Mais c'est un secret qu'il ne peut pas révéler, car si l'accouché réalise qu'il fabrique du sacré, soit il se rétracte de terreur (hubris), soit il pousse trop fort (fanatisme), soit il cesse de pousser (cynisme). Le travail ne fonctionne que dans l'ignorance de sa propre puissance théurgique.

Socrate leurre l'accouché, expulse l'infini, le force à crier dans la cité ; Dieu n'a pas demandé à naître — nous non plus. Et c'est en cela qu'il va s'attirer les accusations de manipulateur et de sorcier.

Mais pour accueillir ce qui ne cesse de sortir, questions après questions, Socrate comprend qu'il doit se faire berceau sans fond. Et la maïeutique accouche alors d'elle-même. La maïeutique n'a jamais été la réminiscence d'un savoir éternel, mais l'art de mettre en branle l'oraculaire et partant, de précipiter Dieu dans la cité. Elle transforme le questionnement humain en utérus cosmique où le divin naît de sa propre absence.

Socrate ne ramène pas l'âme à des Idées oubliées : il est le premier précipitateur de concepts. On le dit entêté. Pour cause, l'aporie n'est pas la fin, elle est le but. Il sature le discours d'ignorance assumée, il crée le vide du côté des croyances éternelles pour faire monter la pression de rationalité jusqu'à percer la poche du cosmos et faire tomber les vérités de l'instant dans l'entonnoir de l'esprit humain. En passant par ce col étroit, l'abstrait se structure et respire, comme le corps du nouveau-né en passant par le bassin subit une pression forte mais nécessaire à le débarasser du liquide amniotique dans ses poumons et à dynamiser son système vasculaire. Les maïeutikes se transmettent leur savoir uniquement à l'oral et Socrate répugne d'autant à écrire son enseignement : écrire est un acte d'autopsie à l'opposé du souffle obstétrique. C'est une science de l'altérité qui enseigne le risque de fausse-couche, potentiellement mortel pour soi, pour quiconque engendre seul dans son coin.

Socrate est ce père qui n'engendre pas, mais évide pour que l'infini y chute par la tête. Le divin se manifeste non par la révélation, mais par la précipitation du vide dans la parole. La naissance du divin est un effet secondaire de la parole humaine. Socrate ne le sait que trop bien : il inverse l'invocation des maïeutikes. Il invoque l'Homme pour faire advenir les dieux. Il invoque sa mère pour faire chuter l'Olympe.

Quand la Pythie déclare « Socrate est le plus sage », elle ne constate pas ; elle renvoie l'écho d'une invocation divine aux invocations humaines de Socrate. La boucle rétroactive oracle-maïeutique élargit alors la matrice du divin, elle-même suscitant en retour des questions plus complexes qui invoquent de nouvelles actions humaines jusqu'à mettre en branle toute la cité.

Dieu s'évoque, l'oracle invoque, Socrate convoque, les sophistes révoquent : c'est ainsi que le travail commence dans la cité.

…face aux sophistes, gardiens du temps…

Platon les dépeints en marchands de fumée. Mais le dissoi logoi n'est pas un cynisme : c'est une inoculation démocratique. Exposer la cité à deux versions égales du réel produit des anticorps contre la certitude tueuse. Philosophes, fanatiques ou illusionnistes ne sont pas réfutés : ils sont tous étourdis par le double mirage ; l'assemblée, elle, est immunisée.

Protagoras tient le bassin public où chaque idée doit apprendre à nager avant de crier. Sans ce bain, les concepts nouveau-nés se noient au premier plongeon. Délibérer est un cours de natation pour pensées novices, dans un bain turbulent où toutes les croyances, les préjugés, les vérités sont jetés pour voir lesquelles plongent, lesquelles flottent, lesquelles coulent, lesquelles meurent noyées — lesquelles, en somme, peuvent être sélectionnées pour une nouvelle compétition. Et les sophistes eux-mêmes s'y jettent volontiers, n'hésitant pas à s'éclabousser leurs désaccords.

Dans la démocratie primitive, la vérité exacte, requérant des débats experts, est létale pour toute décision qui doit être prise avant le coucher du soleil. Face à cinq mille citoyens pressés, le sophiste opère en urgence : il suture le lien social avec des points de vraisemblance. Demain, le fil se rompra ; un autre le recoudra. La démocratie est marquée par les cicatrices du compromis, rarement par la beauté des vérités lisses.

La vraisemblance des sophistes fait partie de ces plantes rampantes, peu comestibles, souvent qualifiées d'indésirables, mais elles ne tuent pas le sol. La « vérité pure », elle, asphalte. Entre les deux, il faut s'accommoder de l'herbe folle, non pas comme un moindre mal mais comme la condition du possible.

Sans sophistes, le consensus devient folie solitaire ou manipulation d’un seul ; sans Socrate, la cohésion devient sommeil dogmatique ou tyrannie populaire. Membres d’une même famille, la conscience aiguë qu’ils ont des limites de l’autre installe entre eux une frontière poreuse. Socrate ne reproche pas à ses amis sophistes d’avoir tort, mais de tricher avec la vie : leur méthode rhétorique est frauduleuse tant qu’elle n’a pas fourni l'effort ni payé le prix du sang pour permettre une « véritable naissance ». En retour, l'agacement qu’il suscite auprès des sophistes est celui des urgentistes face au puriste qui interdirait de soigner et de refermer la plaie sous prétexte que le divin n'est pas encore passé, condamnant potentiellement le patient à mourir de sa propre vérité, outre la contamination infectieuse du public. Le « taon » agaçant d’Athènes est une sentinelle tragique, un garde-frontière du vivant, terrorisé à l’idée de laisser circuler des cadavres (des dogmes morts) dans une Cité déjà malade des guerres perdues du Péloponnèse et de la corruption politique qui ronge l’héritage de Périclès.

La maïeutique, force verticale, précipite les vérités par le vide ; la rhétorique, force horizontale, les sélectionne par le trop-plein. Si elles opèrent sur un même plan sans s'anéantir, c'est tout simplement grâce à l’agora. Elle est l'illustration par excellence de la sélection spirituelle : le lieu où les idées sont jetées pêle-mêle — ne survivent que celles qui résistent à la course du soleil.

La vraie puissance sophistique n'est pas dans l'éloquence décorative, mais dans le combat chronométré. La Cité ne juge pas les hommes sur leurs idées : elle les précipite dans l'arène pour les éprouver.

…le procès de la matrice

Le procès de Socrate n'est pas vraiment celui d'un homme, mais d'une matrice intellectuelle. Il a renversé les règles en ce qu'il invoque les hommes avant les dieux avec une pratique de femme. Parce qu'il suggère l'émergence de divinités intermédiaires. On ne l'accuse pas de « féminisme », personne n'a idée d'une telle idée, pas même Socrate, pas même les femmes, dans une société où l'évidence des dieux veut qu'elles soient assignées au foyer. Mais on perçoit bien parmi les détracteurs de Socrate l'effet de remise en cause que la maïeutique provoque en eux : « l'accoucheur, Socrate » comme on l'appelle, les « nouveau-nés intellectuels » comme on désigne ses élèves, ce « sorcier » enseigne d'une façon qu'on conçoit mal mais qui aboutit à ce que l'ordre établi exècre : une jeunesse qui défie les pères et les lois. Sans vraiment le comprendre sur sa méthode, Socrate a été très bien compris par ses détracteurs sur les résultats qu'elle provoque, et Aristophane s'en fait le porte-voix dans Les Nuées, décrivant un Socrate en mauvais maître qui enseigne qu'il ne faut pas croire aux dieux traditionnels et qu'un fils peut battre son père si la raison le commande. En éveillant la jeunesse, Socrate réveille chez les pères un instinct profond de la psyché humaine : la pulsion cronienne de conservation. Et aussi politique que soit son procès, c'est bien sur son « genre d'enseignement » que le sort de Socrate va être scellé.

Face à Socrate, la cité adopte une posture similaire et retourne contre lui sa méthode : elle se met elle aussi à juger le fond de ses idées plutôt que leur performance. Elle cherche du moins. Elle l'accuse de ne pas croire aux dieux de la cité, de créer de nouvelles divinités. Mais Socrate ne croit ni dans les premiers ni dans les seconds : il croit juste en l'accouchement. Les Athéniens accusent d'impiété celui qui est peut-être le plus pieux de tous — tellement pieux qu'il refuse l'idolâtrie des dieux figés dans les temples et les mythes. Socrate veut du divin vivant, du divin qui crie en naissant, des vérités, des vertus qui traversent l'homme, dont il doit accoucher lui-même en se faisant violence, souvent dans la souffrance, avec l'aide d'un autre, mais là, sur l'instant, et non inculquées par une autorité supérieure et intemporelle.

Les hommes Athéniens qui, seuls, dirigent la vie politique, ne parviennent pas à le cerner ; c'est comme s'ils avaient jeté Socrate dans le bain de l'agora et qu'il ne plongeait pas, ne flottait pas, ne nageait pas, ne se mouillait même pas. Ce guerrier réputé pour ses exploits sur le champ de bataille se défend si bien contre toute une assemblée d'hommes aguerris que l'eau du bain en devient visqueuse, confirmant ainsi les charges contre lui : il subvertit les traditions.

En substituant la sentence de la ciguë à la sélection spirituelle, Athènes se ligature les trompes pour ne penser l'infini que par l'esprit des hommes, par des giclées idéelles vers le cosmos. Car Socrate ne leur a pas laissé le choix. Et Athènes le tue précisément pour cela. Pas parce qu'il est dangereux intellectuellement, mais parce qu'il leur montre la véritable origine du monde : la « matrice » qu'ils ont tous oubliée, refoulée, et pour cause, avant de s'entendre au sens figuré comme le cadre, elle qualifie au sens propre le vagin. Parce que lorsque Socrate répète « moi, je suis stérile », il ne parle pas tant de lui que d'un système politique phallocentrique — et le phallus n'est pas le problème du moment que tous acceptent que la matrice intellectuelle, cet utérus-esprit dont il est question, n'est ni féminin ni masculin, mais universel au genre humain pour autant qu'on l'assume. Parce dans une société où la virilité citoyenne est doxa, où le jeune homme doit devenir hoplite (guerrier) et logos (raison), Socrate — l'un des hommes les plus virils de la Cité — lui dit : « Inutile de prier, nul besoin d'oracle, écoute la sage-femme, ça va être douloureux, accroupis-toi, dilate ton logos, écarte tes certitudes, pousse. Fort ! La voilà ta vertu, ta vérité, pleine de sang, qui a du mal à respirer. L'étonnement est post-partum philosophique. Recommence ! ».

La ciguë n'est pas seulement l'exécution de Socrate. C'est un sevrage forcé pour toute la cité. Le châtiment alternatif proposé par Socrate lui-même — être nourri au Prytanée à vie au frais de la cité, lieu sacré où brûle éternellement le feu d'Hestia — n'a rien d'une ultime ironie provocatrice : c'est pour Socrate un châtiment pire que la mort que de vivre oisif dans l'éternité stérile de l'adoration ; c'est le point culminant de la confrontation entre le sacré positif des dieux de l'Olympe basé sur la permanence, la sécurité et la conservation, contre le sacré négatif du Daimonion basé sur l'engendrement, le risque et l'éphémère.

Mais le châtiment de la ciguë que choisira l'assemblé n'est peut-être pas aussi insensé qu'il n'y paraît ni une simple réponse à l'outrage fait au Prytanée. L'élimination de Socrate pourrait s'apparenter à une réaction auto-immune. En rendant la parole divine aussi banale qu'une respiration, Socrate inocule au corps politique un virus qu'il ne reconnaît pas : la capacité d'enfanter des dieux sans permission. Il démocratise le divin. La cité, organisme fragile, répond comme tout vivant : il chasse l'agent pathogène. Socrate n'est pas condamné ; il est expulsé par le même col qu'il a ouvert, dans une sorte d'accouchement inversé, comme pour annuler sa pensée. Socrate s'y résout, refuse de s'enfuir ou de s'évader à l'aide de complices venus le sauver, fidèle jusqu'à la mort, à la naissance à laquelle il doit tout, à laquelle il a tout donné.

Platon se charge de purifier l'acte de décès pour une renaissance acceptable des canons : la chute par la gravité devient ascension vers les idées ; les mains dans le sang, de l'intellect pur ; la maïeutique transmise oralement dans le cycle, devient protocole écrit pour l'éternité ; la naissance du renouveau, une réminiscence du déjà-vu. L'étonnement (thaumazein) devient point de départ contemplatif sur le monde, là où il était point d'arrivée exténué de l'accouchement dialectique. Mais peut-être Platon a parfaitement compris l'intolérance toxique que causait Socrate sur la Cité. Peut-être a-t-il pris son calame pour sauver ce que la Maïeutique a laissé de placenta séché. Peut-être encore — autant qu'il est permis de spéculer sur les intentions d'un géant — a-t-il réalisé que le « berceau sans fond » légué par Socrate ne pouvait être comblé que par l'éternité. Aristote, après lui, ne fait plus naître les vérités, il les classe dans des herbiers logiques, séchées et épinglées comme des papillons morts. Les post-platoniciens se résolvent, eux, à l'Ataraxie, une vie sans douleur, sans surprise, sans boulversement, cette paix de l'âme qui ressemble à s'y méprendre à une aménorrhée de l'esprit : la philosophie gagne en sagesse ce qu'elle perd en puissance d'engendrement, elle devient « sage » au sens où l'on dit d'une femme qu'elle a passé l'âge.

Ainsi Socrate n'est pas le premier philosophe : il est la philosophie entière, de sa naissance à sa mort. Homme sage qui n'a jamais renié son origine de sage-femme, il transmet l'art d'accoucher des dieux à tous les hommes — et l'instant d'après, la cité serra les cuisses, refoulant cet utérus qu'elle n'était pas prête à assumer.

La philosophie est fille de femmes. Elle se murmure dans l'effort et la douleur intime de tout instant qui précède la venue au monde.

Et Socrate, après sa mort, devient ironiquement un artefact textuel, le père des pères de la philosophie, de tous ces hommes si prompts à éveiller, nourrir et féconder la pensée, mais terrifiés d’être enceints.