Dieu est une fleur née sur une tombe

Dieu est une fleur
née sur une tombe

En mémoire de l'Anthropocène

Chapitre 4 : L'Un - Deuxième épisode

(Théogénèse)

L'histoire de l'Un ne se raconte pas à travers celle des rois ou des prophètes qui honorent sa gloire. Elle se lit comme une série de transformations intempestives du sacré, chaque fois arraché à un régime de fixation devenu mortel. L'Un ne progresse pas : il migre. Et chacune de ses migrations correspond à une mutation décisive toujours sous le signe du repli : du ciel vers les plaines, d'un coffre vers le texte, du « où » vers le « quand », de la présence vers l'attente, de l'espace habité vers la durée promise. Mais quiconque déplie l'histoire de l'Un ne trouve jamais trace de son acte de naissance. Et pour cause, les dieux ne naissent pas avec les mythes mais quand le mythe menacé se réfugie dans l'espoir et que l'espoir se replie sur lui-même jusqu'à toucher au vide.

Il ne s'agit pas d'une Révélation mais d'une implosion, pas d'une théorie de l'évolution mais d'une pratique de l'involution où chaque métamorphose de l'Un est une soustraction irréductible entre présence et absence, entre accomplissement et attente. Et à chaque opération, calendriers et frontières se déchirent.

Du monde au scriptural

Dans le Deutéronome, socle le plus ancien de la Bible, l'Un noue avec son peuple un pacte de survie, non pas vertical entre un maître et des serviteurs, mais horizontal, une coalition de principe contre l'effacement. Les Hébreux craignent l'assimilation dans le ventre des empires ; l'Un craint le silence des derniers fidèles. Leur angoisse est symétrique : la peur de disparaître.

L'Un n'est pas encore transcendant : il est solidaire, mais aussi méfiant envers l'infidélité et la multitude des cultes voisins.

À l'origine, l'Un est encore un dieu de l'orage et du désert, des collines escarpées, des routes commerciales qui traversent ses contrées, un espace instable politiquement, sans centre fixe. Sa présence ne s'impose ni par la pierre ni par le monument, mais par un autel mobile : l'Arche d'alliance, similaire aux trônes portatifs du Levant ou aux barques processionnelles égyptiennes. Coffre de bois et d'or porté à bras d'hommes, elle circule à travers les royaumes frères de Judée et d'Israël entre le XIe et le VIIIe siècle avant notre ère, accompagnant les tribus dans leurs déplacements, leurs guerres et leurs défaites. L'Un n'habite pas le territoire ; il le traverse dans un berceau. Il y est blotti sous une forme matérielle, une petite statue, une idole, semblables à tant d'autres de Canaan.

Lorsque Samarie, capitale du nord, tombe en 722 avant notre ère et que le royaume d'Israël s'effondre, l'Arche est déplacée en Judée, autant traquée par ses ennemis que protégée et convoitée par le pouvoir politique.

L'Un comprend qu'un dieu visible, même mobile, reste mortel. Il opère son premier déplacement stratégique. Il ne veut pas être une idole qu'on trimballe. L'Un investit la mémoire, la loi et le récit entre les mains d'un des plus jeune roi de la lignée de David : Josias a huit ans lorsqu'il prend le trône à la mort de son père, et tout jeune adulte quand il lance les réformes religieuses les plus ambitieuses de Judée, celles à travers lesquelles l'Un se retire de tout objet pour se glisser exclusivement dans l'écriture. Ce n'est pas une élévation, mais un repli. À compter de cette période, l'Arche d'alliance disparaît des récits, l'Un efface l'Arche pour ne laisser que l'Alliance. Il remplace sa statue par des tables sacrées. Il devient histoire. Non pas objet, ni sujet d'histoire mais le mode d'écriture de l'histoire. Il n'est plus raconté. Il est la voix qui raconte. En se retirant dans la structure du langage, il se confond avec le souffle quotidien, ne pouvant plus être nié par les siens, sauf à changer de langue, devenir fou, hérétique, étranger.

L'Un n'a plus de corps, donc le peuple devient son corps. Il n'a plus de voix, donc le peuple devient sa voix. Il n'a plus de mémoire, donc le peuple devient sa mémoire.

« Le peuple n'est pas le témoin de Dieu, il est le gardien de son absence. »

Lorsque Nabuchodonosor détruit le premier Temple au VIe siècle avant notre ère, les Judéens sont ébranlés mais leur identité profonde, elle, est intacte, car intimement protégée par les textes et la liturgie. Et l'Un, de sont côté, n'a pas seulement échappé à la ruine, il est prêt pour sa prochaine métamorphose.

Du scriptural au temporel

Avec l'exil qui s'ensuit, l'Un accompagne un peuple vaincu mais dont il a accéléré l'alphabétisation.

Lorsque ensemble ils franchissent les murs de Babylone, l'Un découvre qu'il n'a rien d'un souverain cosmique. C'est un dieu nomade, tribal et irritable, perdu dans le panthéon des géants du Croissant fertile.

Ses colères, ses repentirs, son exclusivité trahissent un dieu jeune, vulnérable, inexpérimenté, qui tente de se vieillir et de se légitimer dans la barbe des prophètes. Il dépend d'un territoire restreint, d'un peuple sans armée, d'un culte récent. Confronté à un empire millénaire qui a inventé l'écriture, l'Un réalise que les récits sont eux-mêmes un champ de batailles permanent, que son jeune testament peut être déchiré, effacé, remplacé par des mythes et des lois immuables, plus puissantes, susceptibles de séduire des nations entières, y compris son peuple. L'Un n'est pas jaloux, il est paranoïaque : il ne craint pas la trahison, il craint d'autres mémoires qui reviennent. Il ne défend pas sa place, mais le support de son existence : la non-assimilation de son peuple.

Face à tous ces dieux anciens chargés d'attributs, la jeunesse et la dextérité de l'Un apparaissent non pas comme une faiblesse mais comme ses meilleurs atouts : il a tout à apprendre. Il est, lui, un champ des possibles, le premier dieu de l'à-venir, celui qui existe parce qu'il n'est pas encore prêt, différant ainsi son avènement. L'Un aime la jeunesse. Il subvertit régulièrement la logique de primogéniture qui prime au Levant en donnant son onction aux plus jeunes : Abel, Isaac, Jacob, Joseph, Ephraim, Benjamin, Moïse, David, Salomon, tous sont bénis après leurs aînés. Les prophètes comme Jérémie ou Daniel — qui racontent la douleur de l'exil — sont choisis comme des figures de la jeunesse résistante face à un ordre ancien étranger et oppresseur. David incarne le pivot qui permet à l'Alliance de basculer vers le messianisme, des temps anciens vers les temps futurs : un jeune berger qui terrasse les grands, unifie la foi des siens et reçoit la promesse d'un trône éternel. L'Un aime la vitalité. Il exècre les sacrifices d'enfants qui ont lieu au Levant au nom de Moloch et les interdit en sauvant Isaac.

L'Un ne lit pas l'avenir mais se place de telle sorte à précéder les évènements : il se falsifie avant d'être falsifié. Il n'attend pas que la mémoire revienne, il fabrique une mémoire si lisse que rien ne peut s'y accrocher. Il n'interdit pas les autres dieux, mais les rend incompatibles avec le langage disponible.

Dans les bibliothèques de cuivre et d'argile de Mésopotamie, l'Un en fin lettré se faufile sans mal dans les grands récits de ses voisins. L'épopée de la création, l'Enuma Elish, devient le terreau de la Genèse qui manquait à ses origines. Le mythe du déluge, avec son héros Atrahasis, est repris, refaçonné pour donner naissance à l'histoire de Noé, non pas seulement comme punition des hommes, mais comme reconfiguration : il efface la mémoire du monde pour que la terre redevienne support vierge du récit à venir. Les lois de Babylone, comme le célèbre code d'Hammurabi, lui fournissent une trame pour mieux structurer les règles de son Alliance. Il devient le maître des Saintes Réécritures. Il ne plagie pas : il métamorphose. Il offre à Abraham, ancêtre bédouin du désert cananéen, une origine noble et urbaine de la grande cité d'Ur des Chaldéens. Le patriarche n'est pas choisi, il est déplacé : sorti d'Ur, sorti du temps cyclique, sorti de la généalogie des dieux.

L'Un s'enracine entre le Tigre et l'Euphrate pour faire de son Canaan des origines, la Terre promise, pour lier le prochain retour à un départ ancien. Il inscrit dans le passé ses victoires à venir.

Sa manière de jouer avec le temps et les libertés qu'il prend avec les écrits sacrés sont à son image : jeunes, imaginatives, insolentes. Il ne copie pas les mythes : il les tâte, les retourne, les digère et les expulse sous forme de révélation unique. L'Un est mythophage, il dévore tous les autres avant que ces derniers ne nourrissent son peuple.

Sa digestion des histoires altère la boucle du temps. Il comprend que le « où » est sans importance, seul compte le « quand ». Il s'immisce dans le cycle des saisons et des astres, dans la spirale des épopées, et les redresse en flèche. Il transforme le retour éternel du temps antique en attente linéaire. Il ne promet pas le repos, il promet le salut. Il ne garantit pas l'ordre, il garantit la fin. Il fait de toute mythologie un même projet. Et du projet, une urgence.

Du temporel à l'éternel

En digérant des millénaires de mythes, l'Un est pris subitement du mal du temps qui frappe les grandes épopées. Autour de lui, les dieux meurent. Marduk s'effondre, Assur se brise, Baal se fait dévorer. L'Un observe, apprend, comprend. Il découvre qu'il ne suffit pas de nier sa jeunesse pour devenir sage, de « cacher son visage » pour ne pas prendre de ride, d'effacer son corps pour ne pas être blessé, sa maison pour ne pas être délogé, les autres pour rester l'Unique. L'Un réalise que le simple fait de naître est une condamnation. Naître, c'est entrer dans le temps, donc dans la mort programmée. Mais naître, c'est aussi devenir datable, donc effaçable. Cette vision de la mort à la naissance est au fondement de l'Alliance, à la fois symbolisée et conjurée par le récit de Moïse : une tradition égyptienne millénaire qui asservit l'avenir, qui cherche à tuer dans le berceau l'espoir du renouveau.

Alors, l'Un efface aussi sa naissance. Il se fait sans commencement. Ce refus de naître n'est pas métaphysique : il est stratégique. L'Un comprend que pour survivre, il doit se soustraire à tout repère temporel humain. Il se donne le nom de celui qui n'a pas eu à être.

Puisqu'il n'a pas de début, il n'aura donc pas de fin. Il touche à ce qui n'est pas encore un de ses qualificatifs : l'éternité. L'Éternel commence à se construire comme tel. Il est « celui qui est », dans la mesure où cette formule est la seule qui n'exige pas de date ni de début ni de fin. Il n'a pas peur de vieillir : il refuse la cadence qui fait qu'exister, c'est s'user. Sa « jeunesse » devient l'état de ce qui n'a pas encore été pris dans la trame des causes, et qui ne veut pas l'être. Il est le dieu qui choisit de ne jamais sortir du ventre de l'Histoire pour ne pas affronter la fin.

Son avènement perpétuellement différé prend, chez tous ses fidèles, le nom d'Espérance. Toutes ses facultés se déploient depuis l'espoir qu'il suscite auprès de son peuple, et toute son entreprise est d'en faire un horizon toujours en fuite.

L'Alliance se structure de telle sorte qu'elle ne soit jamais accomplie. Elle n'est pas une solution, mais un dispositif de tension : assez de présence pour ne pas disparaître, assez d'absence pour ne pas mourir. L'épisode du veau d'or n'est pas une trahison morale, mais une angoisse face aux semaines qui passent sans nouvelle de Moïse. Les hébreux ne nient pas l'Un ; il ne supporte pas son retard. En brisant les tables de la Loi devant les siens, Moïse fait de la patience la condition même de l'Alliance. Face à l'Un (ou « El », terme qui symbolise le taureau et la puissance), le veau d'or n'est pas une idole mais un l'angoisse temporelle que l'Un : celle d'un dieu plus jeune qui naîtrait et « et qui marcherait devant » son peuple, un dieu déjà parfait, « une jeunesse dorée », une concurrence générationnelle synonyme de remplacement.

Dieu a besoin de la mémoire de son peuple ; et alors qu'il avale la mémoire des anciens dieux, il réalise le danger d'être précédé par un autre.

Le peuple élu veut précipiter son Dieu auprès de lui pour ne plus souffrir l'attente ; l'Un veut rester à naître pour échapper au cycle des générations (donc à la mort), en refusant que son peuple, support de sa mémoire, soit effacé ou altéré par un avenir dont il ne serait pas l'unique horizon.

La peur de disparaître qui forge l'Alliance mute de l'espace vers le temps. Le risque n'est plus seulement la mort physique, mais la chute dans le temps accompli — l'instant où l'attente cesse, où le sens se fige, où Dieu et son peuple deviennent « comme les autres » : sans retard, à l'heure de l'histoire.

« Dieu retient le peuple de finir, le peuple retient Dieu de venir. »

L'Alliance devient dispositif atemporel par lequel chacun retient l'autre au bord d'un double précipice : le dépérissement et l'accomplissement.

De l'éternité à l'instant

L'Un devient l'Éternel — non par essence, mais par refus de naître et d'advenir.

Il sait ce que sa naissance doit à la contingence : un hasard, une faille, un pari dans l'Histoire. Il sait qu'il peut lire le temps, jamais le manipuler, tout comme il sait qu'il ne peut effacer sans fin ce qui ne cesse de naître.

L'Un sait que la véritable transcendance n'est pas hors du temps, mais dans sa rupture. Le monde n'est ni mécanique ni chaotique : à chaque instant la vie engendre l'irréductible — une idée, un geste, une invention. La transcendance n'est pas un ailleurs du monde, mais la capacité du monde à ne pas se clore sur lui-même.

S'il vient, il meurt ; aussi l'Un se fait retard pur, fente entre deux pulsations du réel. Il devient promesse et ce faisant, s'installe dans l'instant génératif, entre le « pas encore » et le « trop tard ». Il ne condamne pas le neuf : il le convertit en attente ancienne, dans l'imminence de son messianisme. Dogmes, châtiments, bénédictions ? Rien que des fusibles pour protéger la fuite. Chaque rupture alimente l'éternel, chaque nouveauté recharge l'attente.

L'Un ne transcende pas le temps : il est l'immanence qui claque entre deux secondes, s'empare de l'irréductible, et s'évapore avant que le présent ne le referme.

Du tout instant au calendrier

L'empire perse renverse Babylone en 539 avant notre ère. L'exil prend fin. Le retour à Jérusalem et la reconstruction du Second Temple ranime l'héritage de Salomon et les pratiques sacrificielles. Les israélites s'ancrent à nouveau dans la Terre promise, dans leur tradition du sol. La Torah commence à se rigidifier vers 300 avant notre ère : les Saintes Réécritures se figent en Saintes Écritures dont la moindre lettre changée vaut sacrilège.

Toutes les tentatives humaines pour stabiliser l'Alliance ont pour l'Un une saveur de pierre. Le dieu nomade devient dieu de la cité. Le dieu apprenant devient dieu saturé, glorifié dans un temple, dans le mouroir des dieux.

Sous l'influence hellénistique qui suit la conquête d'Alexandre le Grand, l'Un se familiarise avec les catégories philosophiques, pénètre l'administration et se dote d'un calendrier basé sur le calcul du temps. Il s'initie à l'école d'Athènes, aux mathématiques, à l'histoire, aux concepts d'éternité, d'infini et de réincarnation de l'âme. Il apprend le grecque avec la Septante vers 250 avant notre ère. Il laisse le peuple sceller les dates, fêtes, lettres. Le jeune dieu qui dansait dans le retard se fait érudit et statue d'horloge. Vieilli en public, saturé en silence, il apprend la patience.

Il sait qu'il doit tout aux contingences historiques, qu'il faut épouser et non résister à la sélection spirituelle.

L'Antiquité touche à sa fin. Le monde accélère, les cultures brassent la foi. Les autres dieux, les premiers nés, sont morts, même s'ils ne le savent pas encore.

L'Un est seul au croisement de trois continents : trop vaste pour une cité, trop instable pour un empire, trop risqué pour une seule Alliance.

L'Un, toujours en avance sur son temps, prépare sa prochaine fuite.

Du calendrier à l'universel

En 63 avant notre ère, une nouvelle puissance envahit la Judée.

Rome n'est pas seulement une République avide d'universel : c'est une machine militaire qui a soif d'écrire son propre mythe. L'Un, maintenant stratège aguerri, reconnaît immédiatement le danger — et l'opportunité. Il observe cette intruse, un peu plus jeune que lui. Il reconnaît Zeus derrière le masque de Jupiter, tous les vieux dieux fatigués que traîne l'étrangère sur ses étagères. Fougueuse et puissante, Rome écrase un Orient ancien en déclin sans se douter que l'Un vient de lui glisser la bague au doigt.

Après s'être réfugié dans le temps, l'Un se retrouve à nouveau confronté à l'espace, mais d'un empire cette fois-ci multiethnique et intercontinental. Il projette l'éternité sur l'horizon et ne craint plus l'infini, au contraire. Les routes l'appellent, Rome l'appelle, l'univers l'appelle. Mais l'Un ne veut pas l'infini pour l'infini ; il veut éviter la fin.

Il n'a pas à attendre que le Sénat décide de son exil ou de celui des juifs de Judée. Il a déjà pris ses quartiers à Alexandrie, Antioche, Damas. Il a appris le grec et maîtrise parfaitement les concepts pour intégrer l'organisme romain, un corps trop grand pour sentir la fièvre.

L'Un n'a jamais été fait pour un simple temple. Il est nomade par nature, un dieu de l'exode, et les voies romaines balisées de nouveaux mythes sont un espace idéal pour s'émanciper.

L'Un n'a pas à abandonner son peuple : il vient d'acquérir la capacité de le démultiplier, de devenir universel.

En stratège des contingences de l'histoire, il attend le moment propice.

De l'universel à l'incarnation

Les événements s'accélèrent dangereusement à la mort du roi Hérode en 6 de notre ère. Les juifs étouffent sous la domination économique et culturelle romaine et poussent l'Un à venir. La promesse messianique, jusque-là stratégie de l'Un pour maintenir l'espoir, finit par créer une attente si forte qu'elle menace d'exploser. L'Un sent une contraction temporelle qui le précipite malgré lui dans le monde réel, une naissance qu'il sait synonyme de mort. Son peuple risque la disparition et réclame la réalisation de l'Alliance que Rome, elle, cherche à effacer. Les révoltes éclatent en Judée et les faux messies jaillissent un peu partout comme autant de signes d'une naissance imminente — ou d'une fausse-couche.

L'Un est en réalité pris à son propre piège narratif, cerné par l'humanité dans sa logique de fuite.

L'Un fait alors ce qu'il a toujours fait : non pas créer une arme ou une défense, mais tâtonner jusqu'à trouver la prise par laquelle retourner l'adversaire sur lui-même. Comme une main dans l'obscurité qui palpe, saisit et renverse ce qu'elle rencontre, l'Un ne pense pas sa riposte, il la trouve par le toucher. La menace — l'oubli, le texte, la promesse — il la prend à revers, littéralement, physiquement. Le repli défensif devient alors offensif.

Il va neutraliser la naissance par une naissance inversée.

Pour ne pas être accouché, il accouche volontairement, mais d'un enfant qui n'est pas vraiment un enfant, d'un dieu qui n'est pas vraiment un dieu, d'une naissance qui n'est pas vraiment une naissance, d'un Lui qui n'est pas vraiment Lui.

Avec le Christ, l'Un se glisse dans le corps humain et réalise ainsi son plus grand coup d'état théologique : il conjure le risque de la naissance dans une nativité qui sera éternellement rejouée, une réincarnation stérile, un « accouchement inversé » qui donne au monde non un dieu vivant, mais le divin mort-né. Par ce simple geste, il retourne la promesse messianique contre elle-même, satisfaisant le désir de présence par un sacrifice qui en glorifie l'absence. Le message d'amour et la liturgie qui en découlent deviennent alors la machinerie de la commémoration d'un événement unique qui va lui ouvrir les portes du monde tout en stérilisant le champ du sacré à toute nouvelle genèse divine.

Ainsi, l'Un achève sa métamorphose en un pur principe qui fait de sa propre absence le dogme ultime.

De l'incarnation au méta-monde

L’Un n’est pas Tout-puissant, il est Tout-fuyant. Il métabolise l’excès de sens, de lieux, de formes — tout ce qui obstrue l’avenir est retourné contre lui-même. Il n'innove pas, il imite. Il n'initie pas, il réagit aux contingences historiques. Les mythes, symboles de la transmission orale, tuent les dieux sitôt qu'ils sont couchés par écrit, mais l'Un résiste à la capture par métastase. Il n’a pas donné la Torah, il en est la métadonnée : le texte qui se cache dans le texte.

L’Un est une loi qui se récite d’elle-même : rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. Il est le « rien » en acte, empêchant l'histoire de le figer

À chacune de ses métamorphoses, il n'ajoute rien, il se soustrait, y compris à la soustraction et produit ainsi une trace positive. Il est le mouvement de retrait avant l'élan. Être « méta » c'est précisément être en recul perpétuel. Pas vers un niveau supérieur ou inférieur, mais par l'effacement de tout niveau, la fuite qui ne connaît aucun support.

La transcendance ? Elle n'est pour lui qu'une dispersion intempestives entre les mailles de l'immanence. La Révélation ? Que l'infini n'est pas un au-delà, mais un intervalle qu'on refuse de fermer, que l'on respire comme l'air entre deux dents.

l'Un est aveugle prospectivement, clairvoyant rétrospectivement. Il faut le devancer, l’observer dans le rétroviseur, pour comprendre que l’Un n’est « rien » — rien que l’illusion rétrospective de notre Salut. L’Un est Tout. Toute la force réelle de la vie aveugle qui tâtonne l’infini en fuyant le précipice.

L’Un n’est ni Dieu, ni Éternel, ni Créateur. Il est un vide opérationnel, l’absence à l’œuvre. Une narration par laquelle une tradition évite la fixation et la mort.

« L'Un est une méta-histoire : l'histoire de la façon dont un récit se réécrit et se réinterprète pour ne pas finir. »

Du méta-monde au monde : la Torah

La Torah est une illustration vivante de la loi de la sélection spirituelle : un assemblage continu et hétéroclite des « meilleurs » fragments mythiques et législatifs, sans plan ni volonté d’ensemble, sans autre dessein que de maximiser la survie de l'Un et celle de son peuple. Elle est l'écriture tâtonnante qui — sous les doigts tremblants de peur, d'intelligence et d'espérance des rédacteurs de la Bible — se nourrit, s'adapte et se régénère au gré des contingences de son milieu. La Torah est l'Unique, le texte insufflé par l'instinct de survie : le premier souffle réfugié dans le livre qui se laisse sentir mais jamais prendre.

L'Un n'est pas à l'origine de la Torah, mais son produit textuel vivant, né de la foi opérante de ses scribes : une abiogenèse scripturale. Dieu est ce qui arrive à un texte quand il est trop vital pour mourir. La Torah, lue et célébrée, active une présence sur le mode de l'absence qui n’est pas réductible à l'assemblage de ses fragments matériels. L'expérience de cette irréductibilité est le mystère, non pas au sens d'un savoir secret ou ineffable mais dans le sens originel du mot « mystère » : ce qui se retire — et ne se laisse apercevoir que dans la trace de son retrait.

« Dieu est un effet secondaire de l'écriture. »

L'Un n'est plus un vulgaire virus métaphysique, mais une contamination humaine du texte qui finit par contaminer le monde en retour. Il devient ce qu'il devient : « El Haï », le Dieu littéralement vivant qui a basculé de la mythopoïèse humaine à l'autopoïèse, qui se dérobe à la volonté de ses créateurs, en ce sens que ce n'est plus seulement l'homme qui fabrique le mythe mais aussi l'Un qui poursuit sa propre logique — et dorénavant, il porte l'avenir.