Introduction
Ce qui distingue l’Homme du règne animal tient peut-être en une seule obsession : les frontières du cosmos. Pour le reste, il n’est qu’un véhicule de la vie parmi d’autres, aussi vulnérable qu’une bactérie, aussi obstiné qu’une fougère fissurant l’asphalte.
L’unité de base du vivant, le gène, ignore tout de la marche, du désir, de la peur. Pourtant il produit un organisme qui marche, désire et tremble. Il crée ce qu’il ne peut concevoir, et ce véhicule — nous ou tout être vivant — lui ouvre l’accès à des mondes souterrains, aquatiques, aériens. Le gène est prisonnier de sa propre réussite : il a engendré une entité qui le dépasse absolument, mais qui seul peut le projeter plus loin dans le réel.
Nous, humains, reproduisons ce même mouvement. Sans toujours les comprendre, nous engendrons des systèmes qui fonctionnent et nous dépassent — langages, mathématiques, mythes, économies —, des véhicules qui nous permettent de naviguer plus loin dans l’ordre du monde tout en développant leurs propres lois. Comme le gène produit aveuglément l’organisme, l’organisme produit aveuglément des systèmes symboliques par exaptation, c’est-à-dire qu’une fonction dérive et émerge au-delà de son usage immédiat et apparent.
De même qu’à travers des millions d’années de transformations, la plume — dont la fonction première se limitait à l’isolation thermique — a fini par soulever accidentellement l’oiseau dans les airs, ouvrant l’espace aérien à la vie, l’évolution du cerveau humain lui a ouvert un passage vers une nouvelle dimension : le cosmos conceptuel. Ce n’est ni le fruit d’une méthode, ni d’une intention, mais d’un effet de bord — un saut évolutif qui fait éclater le simple cadre de l’adaptation. Le cortex humain, calibré pour naviguer dans la réalité immédiate, s’est découvert par accident la capacité de déplier l’abstraction. Le cerveau n’en finit pas de devenir ce pour quoi il n’a pas été fait.
Tout comme le gène, la vie n’a ni conscience ni dessein. Elle a en revanche des propriétés auto-organisatrices si puissantes qu’elles donnent l’illusion d’un projet. Ces propriétés ont forgé le plus tenace de nos outils cognitifs : Dieu.
Non pas Dieu comme être suprême, mais Dieu comme système autopoïétique — une structure émergente qui se maintient, s’organise et se reproduit d’elle-même à travers nous. Dieu est tout autant une illusion qu’une technologie réelle, aussi réelle que le langage ou les mathématiques. Il n’existe pas « là-haut », mais existe bel et bien comme pattern d’organisation, comme logiciel cognitif, régulièrement décliné et mis à jour dans la longue histoire humaine. Il est une matrice mouvante nous permettant d’interpréter le cosmos et les lois de l’existence, se faisant, il nous met en situation de test.
L’ironie est vertigineuse : la vie, multiforme, aveugle et mortelle, a engendré en nous l’idée même de son contraire — un être unique, lumineux, omniscient, éternel. Il ne s’agit pas d’une opposition, mais d’une ligne de fuite. Une projection qui n’est ni une vérité ni un mensonge, mais une fonction : Dieu est la manière dont la vie se donne les moyens de se penser elle-même, de franchir ses propres limites. Une projection qui n’est ni une vérité ni un mensonge, mais une fonction : l’homme est la fonction dérivée de la vie — cet opérateur de transformation qui émerge du biologique tout en acquérant ses propres lois — et Dieu est la tangente, cette ligne idéale qui, touchant l’humain, s’élance vers l’infini des possibles. La dérivée transforme le local en global, l’instant en tendance ; la tangente transforme le point fixe en aspiration d’éternité.
Ce que nous appelons Dieu n’est pas une réponse venue d’en haut, mais l’écho d’une poussée venue d’en bas. Nous cherchons moins Dieu que Dieu — entendu comme le potentiel d’auto-transcendance de la vie — se cherche en nous.
La transcendance n’est pas un au-delà ; c’est l’excès biologique qui, à force de pousser, fend le réel. C’est l’immanence qui cloque et l’Homme est la faille inattendue entre le terrestre et les étoiles, un point de passage vers le conceptuel. Nous ne sommes pas attirés par l’ailleurs, nous y sommes propulsés par trop-plein de vitalité qui se déverse via cette frontière. L’homme est l’intervalle entre la vie qui ne sait pas qu’elle existe et Dieu qui sait tout mais n’existe pas encore, le lieu où le réel se dépasse assez pour se regarder se dépasser. Nous ne courons pas après un mirage, nous courons et cette course vers le vide, le rien, l'impossible, trace le visage de ce qui n’existait pas avant nous : le visage du divin, non pas un halo céleste face à nous mais la traîné de nos excès sur le sol.
Dieu est en cours.
Du gène à l’homme, de la soupe originelle des profondeurs au cosmos le plus lointain, chaque niveau d’existence est à la fois dépendant, irréductible et aveugle à ce qu’il engendre, et c’est précisément cette cécité tâtonnante qui rend l’émergence possible.
Entre la vie et Dieu, il n’y a pas que des croyances et des prières. Il y a l’émergence de systèmes qui coiffent l’humanité : l’art, la musique, les sciences, la littérature brossent l’expérience humaine pour concevoir au-delà.
La vie à travers l’humanité — définie comme brèche entre le réel et le conceptuel — féconde l’infini, et Dieu est le nom que nous donnons à cette gestation.